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 L’anarchisme en Allemagne de l’Est

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FleurOccitane
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MessageSujet: L’anarchisme en Allemagne de l’Est   L’anarchisme en Allemagne de l’Est EmptyLun 18 Juil à 0:10

Citation :

L’anarchisme en Allemagne de l’Est
--> Iztok n°2, Septembre 1980, p. 33-42.

Lu sur : La Presse Anarchiste Quand on parle du mouvement anarchiste en Allemagne de l’Ouest (RFA) ou de l’Est (RDA) durant la période d’après-guerre il ne faut pas oublier que de 33 à 45 l’anarchisme fut mis hors la loi : les adhérents des groupes furent arrêtés, assassinés ou condamnés à la mort lente dans les camps de concentration, la presse anarchiste disparut, les livres et les brochures furent brûlés. Il fallait donc en 45 - pour les rares survivants - repartir de zéro, et très vite en Allemagne de l’Est s’implanta un régime totalitaire qui usa à l’égard des anarchistes des mêmes méthodes que le régime hitlérien.

Depuis les années 90 du siècle précédent jusqu’en 1933, l’anarchisme allemand a été divisé en plusieurs courants qui, sauf en de rares circonstances, n’ont jamais pu se fédérer en une organisation fondée sur quelques principes essentiels communs à tous les anarchistes. Indiquons brièvement la nature de ces courants :

ANARCHISME INDIVIDUALISTE : Inspiré par Stirner, il se développa grâce aux écrits de John-Henry MacKay (le poète-philosophe qui « redécouvrit » Stirner et son oeuvre) et de Tucker. Des associations anarchistes individualistes, des Amis de Stirner, des associations pour la culture individualiste existèrent dans les années 20, surtout à Berlin et à Hambourg. Actuellement la Société John MacKay édite les oeuvres de Mackay, Tucker, etc. ainsi qu’une série d’études anarchistes qui dépassent le cadre de l’individualisme strict.

LE SOCIALISME LIBERTAIRE : Son porte-parole fut Landauer : anti-marxiste, continuateur de Proudhon, il inspira l’action des groupes de l’Union Socialiste pour créer, en dehors du cadre du capitalisme et de l’État, des communautés libres de producteurs : les premières cellules d’une société libertaire. L’influence de Landauer avant 1914 se fit sentir en Autriche, en Suisse et même en France. En Israël, la construction des kibboutz s’inspira des idées de Landauer.

L’ANARCHISME COMMUNISTE (ou encore communisme libertaire) : il est lié au nom de Johann Most (mort en 1906) et s’inspire un peu de Bakounine et beaucoup de Kropotkine. Mühsam devait reprendre l’oeuvre de Most et fonda à Munich, lors de la révolution de 1918, l’Union des Internationalistes Révolutionnaires et dix ans plus tard l’Union Anarchiste qui entra en concurrence avec la Fédération des Anarchistes Communistes créée par Oestreich. Ces deux organisations luttèrent durant la République de Weimar contre la montée du national-socialisme, avec des tactiques différentes.

L’ANARCHO-SYNDICALISME : En réaction contre le syndicalisme de collaboration de classe et de soumission à l’État, les anarcho-syndicalistes fondèrent en 1919 l’association des Travailleurs Libres d’Allemagne (FAUD) qui sous l’impulsion de Rocker, Souchy et Lehning devint une organisation de masse comptant en 1923 environ 125000 adhérents. La FAUD perdit assez vite son influence et vers 1933 elle ne comptait plus que 25000 à 30000 membres.

LE LIBERALISME « ANARCHISTE » : Au début du siècle, Gesell avait tenté une fusion des idées du libéralisme économique et de l’anarchisme. Ce mouvement devait se développer après 1919 sous l’influence de Zimmermann : il s’opposait au socialisme autoritaire et à l’anarchisme violent et s’efforçait - sous le nom d’acratie - d’opérer une synthèse entre le libéralisme économique et l’anarchisme individualiste. Ce courant de pensée devait être victime - comme on le verra plus loin - du régime totalitaire de l’Allemagne de l’Est.

En mettant l’accent sur ce qui les divisait plutôt que sur ce qui les unissait, les anarchistes ne pouvaient arriver à une coordination fraternelle des divers courants de la pensée anarchiste. Il y eut cependant un court moment où tous ces courants collaborèrent : dans la première et courte phase de la République des conseils de Bavière en 1919, avant la prise du pouvoir par les communistes, suivie peu après par la dictature de la soldatesque. Gesell, Landauer, Mühsam et les anarcho-syndicalistes figurèrent côte à côte dans le conseil de la République Bavaroise. La preuve était faite que la nécessité l’emportait sur les querelles de tendance, mais cette union des anarchistes fut sans lendemain.

[...]

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FleurOccitane
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MessageSujet: Re: L’anarchisme en Allemagne de l’Est   L’anarchisme en Allemagne de l’Est EmptyLun 18 Juil à 0:11

(suite)

Citation :

Hambourg avait été, jusqu’en 1933, un centre d’activités anarchistes : une forte section de la FAUD, plusieurs journaux anarchistes ou semi-anarchistes et parmi ces derniers l’ « Unionist », organe de l’organisation unitaire « Union Générale des Travailleurs ». Un autre hebdomadaire, le « Proletarischer Zeitgeist » (l’esprit prolétarien) - édité à Zwickau (Saxe) de 22 à mars 1933 - était anti-autoritaire et proche des anarchistes. Il était diffusé par Otto Reimers, puis soutenu par Otto Rühle qui arrivèrent à constituer le « Bloc des Révolutionnaires anti-autoritaires » qui organisa à Hambourg des cycles de conférences suivies par un public nombreux (Rocker y exposa les idées maîtresses de son ouvrage « Nationalisme et Culture »). Ce sont les survivants de ce noyau qui furent en 1945 les premiers artisans de la renaissance de l’anarchisme : quatre seulement dont Otto Reimers. Avant même l’annonce de la mort d’Hitler, Reimers diffusa des tracts dénonçant les atrocités des camps de Buchenwald et Belsen et appelait à la vengeance. Dès le 4 mai 1945, Reimers s’adressa aux communistes de Hambourg, rescapés de la dictature nazie : devant la situation tragique du mouvement ouvrier, il préconisait la création d’un mouvement révolutionnaire unitaire englobant les social-démocrates, les communistes et les anarchistes, mouvement à la fois antifasciste et anticapitaliste. Ce rapprochement, auquel les dirigeants communistes étaient hostiles, ne put être réalisé en dépit des efforts de Reimers. Ce fut seulement en mars 1947 que les autorités anglaises d’occupation autorisèrent la constitution d’une « Fédération Culturelle », réclamée par Reimers et par Langer, un autre militant de l’anarchisme d’avant-guerre. L’organisation prit le titre de « Fédération Culturelle des Socialistes Libres et Antimilitaristes ». La fédération disposa d’un local, diffusa onze circulaires imprimées au cours de l’année 47, créa des liaisons dans cinq villes et entretint des correspondances avec des camarades de 17 pays. Mais que se passait-il durant ces deux si dures années dans la zone d’occupation russe ? Le mouvement anarchiste pouvait-il renaître dans cette partie de l’Allemagne soumise à l’autorité militaire russe et à la police stalinienne ?

Zwickau est une ville industrielle de Saxe, non loin de Chemnitz et de la frontière tchécoslovaque : usines métallurgiques, filatures et mines de houille dans le voisinage. C’est à Zwickau qu’était édité le « Proletarischer Zeitgeist » qui était en même temps l’organe de l’Union Générale des Travailleurs. En mai 1945 l’Union ne comptait à Zwickau que six survivants : 27 membres avaient été victimes de la Gestapo. Un des rescapés, Willi Jelinek, avait pu conserver la liste des abonnés du « Zeitgeist » et adressa aux plus surs d’entre eux des lettres détaillées en vue de faire revivre l’organisation. Comme les autorités russes s’employaient à réaliser une fusion des éléments du SPD et du KPD pour créer le Parti Socialiste Unifié (SED) qui n’était que le camouflage du parti communiste, Jelinek dénonçait cette manoeuvre : « le parti communiste joue le rôle du renard qui veut vaincre la peur du lièvre en faisant semblant d’être devenu végétarien ». Dans une autre lettre aux anarchistes (février 46), Jelinek combat toute participation des anarchistes à un bloc social-communiste et sur ce point il se distingue de la position de Reimers à Hambourg. Il pensait - et là il se trompait - que l’union SPD-KPD serait de courte durée et qu’alors sonnerait l’heure des anarchistes. D’où la nécessité pour ces derniers de s’organiser. En juin 46, le cercle de Zwickau reformé des anciens lecteurs du « Zeitgeist » et de syndicalistes, était constitué et adressa des circulaires d’information à des anarchistes de la zone russe (la SBZ) et de l’Allemagne de l’Ouest. En Saxe, 5 ou 6 groupes furent créés, de même en Thuringe. Jelinek entretenait des relations avec les anarchistes d’Hambourg, Mulheim (dans la Ruhr), Kiel, etc.

Dans l’usine où il travaillait, Jelinek avait été élu par 95% des ouvriers comme président du conseil d’entreprise et il adhéra à la centrale syndicale FDGB de la zone russe afin d’étendre son action. Les communistes, qui connaissaient Jelinek depuis longtemps, avaient pensé que ses opinions s’étaient modifiées. Dès les premières réunions du conseil d’entreprise ils furent détrompés et engagèrent la lutte contre Jelinek. Lorsque le parti unifié SED fut fondé, les cmmunistes sommèrent Jelinek de quitter la présidence : il refusa et devint dès lors l’homme à abattre. Le Cercle de Zwickau fonda un « Bureau d’Information » et adressa des circulaires qui exposaient les problèmes pratiques insurmontables en zone russe : création légale d’une organisation anarchiste, édition d’un journal, utilisation d’une ronéo. Il décida de poursuivre ses activités malgré les difficultés matérielles toujours croissantes. Il renonça à l’idée de "récupérer" les anciens anarchistes qui avaient rejoint le SED : ce qui importait, c’était de gagner de nouveaux camarades aux idées anti-autoritaires. En septembre 47 le cercle fut obligé de reconnaître le peu d’empressement des jeunes générations à venir grossir ses rangs et aussi le manque de publications à diffuser. Il fallait avant tout s’adresser aux ouvriers et leurs montrer les falsifications que les communistes du SED avaient fait subir au marxisme (Jelinek était parfaitement au courant de la littérature marxiste). Fin 1947, Jelinek travailla à une brochure qui ne put jamais être publiée : il dénonçait la dictature du prolétariat « qui signifiait l’autorité de chefs. Là où on obéit, il y a des chefs qui commandent ». Toute dictature signifie le gouvernement d’une minorité. On devine que la diffusion des circulaires et des lettres devenait de plus en plus difficile. Policiers et mouchards surveillaient Jelinek qui, en cas d’arrestation, prit la précaution de transmettre la liste des anciens abonnés au « Zeitgeist » au compagnon Willy Huppertz (de Mulheim). Ce vieil anarchiste des années 20. ce franc-tireur des luttes ouvrières qui n’appartint à aucun groupe, ni même à la FAUD, ce rescapé du camp de concentration d’Oranenburg assura pendant 25 ans à partir de mars 48 la rédaction, l’impression et la diffusion de la revue mensuelle « Befreiung ». Dans cette revue, Huppertz se chargeait de l’édition des circulaires et de leur transmission aux camarades de la zone russe.

[...]

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MessageSujet: Re: L’anarchisme en Allemagne de l’Est   L’anarchisme en Allemagne de l’Est EmptyLun 18 Juil à 0:12

(suite)

Citation :

Jelinek nourrissait encore quelques illusions : il espérait un adoucissement du régime de dictature en zone russe, qui permettrait d’imprimer un journal et il écrivait même que sous Hitler les anarchistes n’auraient pas pu discuter comme sous Ulbricht ! Mais déjà le filet de la police se refermait sur Jelinek. Une lettre adressée à Reimers tomba aux mains de la censure Le 10 novembre 48, Jelinek fut arrêté par deux officiers russes accompagnés d’un interprète et d’un fonctionnaire allemand de la police criminelle. Perquisition et arrestation de la femme de Jelinek et de son gendre qui disparut sans laisser de traces. La femme de Jelinek fut longuement interrogée au sujet de Reimers et d’Huppertz : relachée, elle trouva son logement vide de tout mobilier et réquisitionné. D’autre part un mouchard, se faisant passer pour un anarchiste mandaté, se fit remettre par Huppertz la liste des abonnés confiée par Jelinek : ceux-ci furent convoqués à une prétendue réunion à Leipzig et arrêtés. Quant à Jelinek il fut transféré à Dresde et de là à l’ancien camp de concentration nazi de Sachsenhausen où étaient parqués les opposants au régime communiste. Jelinek était inculpé « d’activités fascistes et militaristes » ! La vague d’arrestations de novembre 48 fit 45 victimes (au total 25 années de prison). Seconde vague au printemps 49 avec l’arrestation de nombreux anarchistes (100, seulement à Dresde !). Ce qui n’empêcha pas la diffusion d’un tract en « République Démocratique Allemande » (le 7 octobre 1949 cette « république » prenait la succession de la zone d’occupation russe) au début de 1950.

A Sachsenhausen, Jelinek retrouva plusieurs de ses camarades et les groupa en un petit cercle clandestin. Il essaya de renouer des relations avec Reimers. Le travail lui ayant été refusé, sa ration alimentaire était très réduite. En raison de ses relations avec ses camarades détenus il fut transféré dans le camp de Bautzen. Là, on eut l’illusion d’une amélioration des conditions d’internement en raison de la fondation de la RDA. Il y eut simplement le remplacement des surveillants russes par des allemands, tous membres du SED. Les détenus souffraient de la faim, beaucoup mouraient de tuberculose. Le 13 mars 50, une révolte désespérée éclata et une commission composée d’officiers russes et d’officiers de la « police populaire » allemande promit des améliorations. Au lieu de cela, les conditions de détention furent encore aggravées. D’où une nouvelle révolte le 30 mars qui fut férocement réprimée. Jelinek parvint à informer l’ Allemagne de l’Ouest de la situation misérable des milliers de détenus de Bautzen, Torgau etc. Le 15 mai 1950, l’ « Hamburger Echo » publiait cet appel désespéré adressé « à la Croix Rouge, à la Ligue des Droits de l’Homme, à tous les démocrates, à tous les hommes du monde libre ». On peut supposer que la publication d’un tel appel valut à Jelinek un régime plus dur. Le temps passa... Au début de 1952, deux anarchistes de Bautzen moururent de la tuberculose. Jelinek , le 20 mars 52, était en bonne santé, lors d’une visite de sa fille. Et le 24 mars il mourait, dans des conditions qui sont toujours restées inconnues. Peut-être assassiné comme l’avait été Mühsam dans les camps nazis. La petite revue de Huppertz, « Befreiung » (mai 52) publia un article annonçant la mort de Jelinek et rapportant son action exemplaire pour l’anarchisme.

Mais on peut dire qu’à la fin de 1949, la vague d’arrestation avait brisé les groupes anarchistes dans la zone russe et décimé les meilleurs militants. Toute action politique ou collective était impossible : seuls, dans l’ombre, quelques individus isolés ne désespéraient pas de l’anarchisme. Ils furent présent lorsque les ouvriers de Berlin-Est et des principaux centres industriels de la RDA se soulevèrent, les 16 et 17 juin 1953, contre la dictature du parti SED et contre le régime d’oppression policière qui les exploitaient au nom du « socialisme ». On sait comment les troupes et les blindés russes écrasèrent l’insurrection et quelle fut ensuite la répression. Peu après les anarchistes de Darmstadt firent paraître aux éditions « Die Freie Gesellschaft » (La Société Libre) une brochure destinée à être diffusée en Allemagne de l’Est : « Tagebach eines Namenlosen » (Journal d’un Anonyme). Les anarchistes avaient le choix entre trois solutions en RDA : la lutte, la capitulation, la fuite. Il fallait choisir la lutte. Il faut conquérir le soutien actif de l’élite des ouvriers : l’appui passif ne suffit pas. Chaque individu isolé doit agir : « le problème de la résistance n’est pas essentiellement un problème d’organisation, mais un problème de moral et de courage personnel ». La lutte à mener nécessite la collaboration avec les ouvriers russes, ukrainiens, polonais : se limiter à changer la structure de la RDA conduirait à l’échec Aux actions violentes doit succéder une résistance passive en tenant compte des courants d’opposition qui pourraient se manifester à l’intérieur des partis communistes. L’avenir devait montrer que le SED, s’appuyant sur la police populaire et l’armée, instituant une législation de plus en plus répressive, gardait son caractère stalinien et étouffait les oppositions en emprisonnant ou expulsant les éléments non-conformistes. En 1980 la RDA militariste, nationaliste, totalitaire, reste le bastion du stalinisme.

[...]

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FleurOccitane
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MessageSujet: Re: L’anarchisme en Allemagne de l’Est   L’anarchisme en Allemagne de l’Est EmptyLun 18 Juil à 0:13

(suite)

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Les anarchistes « libéraux », bien qu’opposés à toute action violente, allaient tomber sous les coups des occupants russes. N’étaient-ils-pas, en effet, opposés au marxisme autoritaire et étatique ? Un congrès international devait réunir en 1948, à Bâle, les économistes libéraux. Une jeune fille de 19 ans, Hannelore Klein, secrétaire du groupe de la jeunesse communiste (FDJ) de son entreprise, avait reçu une invitation et s’était rendue à Karlshorst pour obtenir des autorités son permis de voyage. On la pria d’attendre quelques minutes et on l’arrêta. Devant le tribunal militaire russe, elle fut accusée d’actes hostiles aux institutions socialistes ; elle affirma sa conviction que ce régime « socialiste » n’était qu’un régime de contrainte et d’oppression. Son attitude sans faiblesse lui valut - pour elle et pour deux autres camarades également arrêtés - une condamnation à huit ans de détention. Hannelore, dans le camp de Bautzen, continua sa propagande parmi ses co-détenus.

Les communistes - qu’ils appartiennent à l’URSS, à la RDA ou à tout autre pays - ont toujours considéré les anarchistes, ou les individus suspectés d’anarchisme, comme leurs pires ennemis. Contre eux, tout est licite : la duplicité comme l’arbitraire policier. Le cas de Zensl Mühsam, femme d’Erich Mühsam, est particulièrement édifiant. Erich mourut le 10 juillet 1934, assassiné dans le camp de concentration de Sachsenhausen. Sa veuve se réfugia aussitôt le 16 juillet en Tchécoslovaquie. Elle n’avait appartenu à aucune organisation anarchiste, mais jugeait de son devoir de faire connaître au monde le sort tragique de son mari et, si possible, de faire éditer ses oeuvres, et les nombreux manuscrits encore inédits. Elle écrivit une brochure « Le calvaire d’Erich Mühsam », voulut en confier la publication aux syndicalistes hollandais, mais - n’ayant pas eu de réponse rapide - elle eut le tort d’accepter la proposition de la vieille militante bolchevique Helena Stassova : éditer la brochure à Moscou. Comme Zensl l’écrivit à Rocker, ce fut avec répugnance, car elle n’avait en aucun cas l’intention d’entrer dans le parti communiste ! Stassova l’invita ensuite à venir se reposer quelques mois en URSS. Zensl pensa naïvement que là-bas elle serait indépendante, trouverait quelques ressources de l’édition des oeuvres d’Erich et n’aurait aucune obligation à l’égard des autorités de l’URSS. Cependant on lui fit exposer dans quelques réunions les conditions atroces des camps de concentration nazis. Et brusquement, le 13 avril 1936, elle fut arrêtée. Rocker alerta différents organismes qui s’occupaient des prisonniers politiques. André Gide obtint sa mise en liberté vers août 1937. Elle demanda l’autorisation de partir pour les États-Unis... et fut arrêtée en pleine nuit (1939) et condamnée à huit ans de travaux forcés. Après la prison de Butirki (Moscou), on la déporta au camp de Karaganda. Elle en revint en 1947 couverte d’ulcères. Les anarchistes allemands essayèrent d’obtenir des renseignements sur son sort passé et présent. On ne tira du SED et de Wilhelm Pieck que des réponses dilatoires ou des témoignages fabriqués de toute pièce. Seulement en 1955, Zensl fut autorisée à se fixer dans Berlin-Est et ne put entrer en relation avec Rocker, ni avec les syndicalistes suédois. Coupée du reste du monde, elle mourut en RDA dans le courant de 1962. De 1934 à 1962 ! Un calvaire de 28 ans pour avoir eu la faiblesse de faire un jour confiance aux bolcheviks !

Les socialistes anti-autoritaires, proches des anarchistes, furent aussi les victimes de la police et de la justice « populaires » de la RDA. A cet égard, le cas d’Alfred Weiland est exemplaire. Weiland avait combattu les nazis avant 33 et d’août 33 à l’automne 35 il fut détenu dans un camp de concentration. Libéré, il continua la lutte illégale et pendant la guerre s’engagea dans l’armée : au front il était plus à l’abri de la Gestapo qu’à l’arrière ! Après la guerre, il reprit son activité militante et se qualifia « socialiste libertaire ». Il préconisa l’union de toutes les branches du socialisme anti-autoritaire : anarchistes et communistes-conseillistes. Il appartenait à l’aile des communistes de conseil, dont les théoriciens étaient, en plus de Rühle, les hollandais Pannekoek, Henriette Roland- Holst et Gorter. En mars 1947 il fonda la revue « Neues Beginnen » (Nouveau Commencement), organe théorique des anti-autoritaires où le régime russe était sévèrement critiqué et qui défendit la conception de la gestion de l’économie par les conseils ouvriers conception opposée à la fois au capitalisme des pays occidentaux et au capitalisme d’État camouflé sous le nom de dictature du prolétariat. Les conseils ouvriers se substitueraient aux partis traditionnels et l’arme des ouvriers devait être la grève sauvage. Au printemps 1950 « Der Funke » (L’Etincelle) succéda à « Neues Beginnen ».

Berlin était le centre des activités de Weiland. Dans les premiêres années de l’après-guerre, il travaillait à la Direction Centrale d’Éducation Populaire de Berlin-Est, puis à l’Institut de Journalisme. Membre du conseil d’entreprise de cet institut, il devint vite suspect à ses collègues membres du SED et fut brutalement licencié : il eut six minutes pour quitter son emploi ! Devenu professeur dans une « Volkshochschule » (École Supérieure Populaire) de Berlin-Ouest, il fit une propagande active contre le KPD et la dictature du SED. En raison des nombreux amis qu’il avait à Berlin-Est et en RDA, il était un individu dangereux pour le régime de dictature communiste. Il fut à deux reprises victime d’agressions dont il se tira heureusement. Mais le 11 novembre 1950, par une matinée de pluie et de brouillard, tandis qu’il achetait le journal dans un kiosque à 8h, il fut enlevé dans le meilleur style gangster. On le fit monter dans une auto après l’avoir matraqué et, malgré sa résistance et ses cris, il fut traîné au Ministère de la Sécurité d’État, livré aux russes et traduit devant un tribunal militaire sous l’inculpatjon de haute trahison, d’espionnage et de sabotage. Devant le néant de l’accusation, ce tribunal le relaxa... mais le remit à ceux qui l’avaient enlevé ! Un tribunal « populaire » de la RDA reprit les mêmes accusations et condamna Weiland à 15 ans de détention. Il refusa de faire « amende honorable », fit 7 fois la grève de la faim, ne put donner des nouvelles à sa famille qu’après deux ans. Une campagne en sa faveur fut menée par diverses organisations de l’Allemagne de l’Ouest, dont la « Ligue des Victimes du Régime Nazi ». Au bout de huit ans, il fut rendu à la liberté.

[...]

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FleurOccitane
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MessageSujet: Re: L’anarchisme en Allemagne de l’Est   L’anarchisme en Allemagne de l’Est EmptyLun 18 Juil à 0:14

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En août 1946 à Londres, sept anarchistes anglais, militants antimilitaristes, décidaient de fonder le « Groupe International Bakounine » qui se proposait d’étendre sa future propagande à divers pays, et tout particulièrement à l’Allemagne et l’Italie. Il y avait encore en Angleterre de nombreux prisonniers de guerre allemands et italiens et il fut possible, à l’intérieur des camps, d’introduire des journaux et brochures anarchistes et de créer des « noyaux ». En septembre 1946, se tint dans le Shropshire une conférence à laquelle participèrent des prisonniers de guerre. La rééducation morale et démocratique, préconisée par les Alliés, permit la venue de conférenciers dans les camps, anarchistes pour la plupart. Une conférence tenue en juin 1947 permit de constater la multiplication de ces noyaux anarchistes. La libération des prisonniers étant imminente, il fallait songer à perpétuer l’action de ces noyaux dans les quatre zones d’ occupation en Allemagne et en particulier dans la zone russe, d’où étaient originaires la majorité des prisonniers. On adopta la constitution de groupes de trois camarades, chacun d’eux pouvant à son tour recruter les éléments d’un nouveau groupe et une section allemande du Groupe International Bakounine fut créée. Le responsable de cette section fut le prisonnier John Olday : inconnu des vieux anarchistes et d’identité incertaine, sans doute né à Londres de père allemand et de mère anglaise.

Il existait en décembre 1947 environ 30 groupes en Allemagne et 6 groupes de prisonniers de guerre en Angleterre. Le groupe Bakounine et le journal anarchiste anglais « Freedom » soutenaient la publication des « Mitteilungen Deutscher Anarchisten » que Olday diffusait en Allemagne. Une vive polémique devait opposer à Rocker Olday qui s’ inspirait des écrits de Mühsam pour combattre Rocker et le suédois Rüdiger. Olday se prononçait de plus en plus pour une lutte violente tendant à la destruction de l’État (avec une influence certaine de Bakounine). Il entra en désaccord avec le groupe International Bakounine et fonda des groupes « Spartacus » qui devaient réunir anarchistes et commmistes-conseillistes (1948), mais les anarchistes y furent en minorité, à la suite d’une scission.

Entre temps les noyaux anarchistes en Allemagne de l’Est avaient disparu et Olday s’orienta de plus en plus dans la voie qu’il qualifia « anarchisme de conseil ». Ce fut la rupture avec le « Groupe International » et Olday ne se consacra plus qu’aux groupes Spartacus. Les « Mitteilungen » devinrent le « Räte-Anarchist » qui cessa de paraître en automne 48. Et Olday disparut de la scène politique : il avait lancé pas mal d’idées, renouvelé le mot d’ordre « tout le pouvoir aux conseils », mais, à part quelques agitations en Rhénanie, les noyaux de trois camarades avaient échoué et leur action dans la zone russe fut insignifiante.

1945-1955 : Durant ces dix années, on peut dire que le régime communiste (URSS ou RDA) a achevé de liquider les anarchistes qui avaient survécus au nazisme. Non seulement les anarchistes, mais encore les socialistes anti-autoritaires ou les communistes opposants qui prétendaient défendre le « vrai » marxisme.

Jean BARRUE

Note de l’auteur : Cette étude rapide et certainement incomplète a pu être rédigée grâce au tome l de l’ouvrage de Günter Bartsch : « Anarchismus in Deutschland » (Hannover, Fackelhager- verlag - 1972)

La Presse Anarchiste
Mis en ligne par Mirobir, le Samedi 16 Juillet 2005, 01:40 dans la rubrique "Pour comprendre".

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éTOc
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MessageSujet: Re: L’anarchisme en Allemagne de l’Est   L’anarchisme en Allemagne de l’Est EmptyVen 22 Juil à 23:34

L’Anarchisme et moi/Stig DAGERMAN
L’ANARCHISME ET MOI Stig Dagerman

Les détracteurs de l’anarchisme ne se font pas tous la même idée du danger idéologique que représente celui-ci et cette idée varie en fonction de leur degré d’armement et des possibilités légales qu’ils ont d’en faire usage. Tandis qu’en Espagne, entre 1936 et 1939, l’anarchiste était considéré comme si dangereux pour la société qu’il convenait de lui tirer dessus des deux côtés (en effet, il n’était pas seulement exposé, de face, aux fusils allemands et italiens mais aussi, dans le dos, aux balles russes de ses « allié » communistes), l’anarchiste suédois est considéré dans certains cercles radicaux, et en particulier marxistes, comme un romantique impénitent, une sorte d’idéaliste de la politique aux complexes libéraux profondément enracinés. De façon plus ou moins consciente, on ferme les yeux sur le fait, pourtant capital, que l’idéologie anarchiste, couplée à une théorie économique (le syndicalisme) a débouché en Catalogne, pendant la guerre civile, sur un système de production fonctionnant parfaitement, basé sur l’égalité économique et non pas sur le nivellement mental, sur la coopération pratique sans violence idéologique et sur la coordination rationnelle sans assassinat de la liberté individuelle, concepts contradictoires qui semblent malheureusement être de plus en plus répandus sous forme de synthèses. Afin, pour commencer, de réfuter une variété de critique anti-anarchiste qui est souvent le fait de gens qui confondent leur pauvre petit fauteuil de rédacteur avec un baril de poudre et qui, à la lumière, par exemple, de quelques reportages sur la Russie, pensent détenir le monopole de la vérité sur la classe ouvrière et sur ses conditions, j’ai l’intention, dans les lignes qui suivent, de m’attarder sur cette forme d’anarchisme qui est connue, en particulier dans les pays latins, sous le nom d’anarcho-syndicalisme et s’y est révélée d’une parfaite efficacité non seulement pour la conquête de libertés jadis étouffées, mais également pour la conquête du pain.

Dans le choix d’une idéologie politique, cette voie royale vers un état de la société qui représente au moins quelques centièmes de ressemblance avec les idéaux dont on rêvait avant de s’apercevoir que les boussoles terrestres sont désespérément faussées, intervient presque toujours la prise de conscience du fait que la faillite des autres possibilités, qu’elles soient nazies, fascistes, libérales ou de toute autre tendance bourgeoise, ou encore socialistes autoritaires de toutes nuances, ne se manifeste pas seulement par la quantité des ruines, des morts et des infirmes dans les pays directement atteints par la guerre, mais aussi par la quantité des névroses et des cas de folie et de manque d’équilibre dans les pays apparemment épargnés comme la Suède. Le critère de l’anomalie d’un système social, ce n’est pas seulement une injustice révoltante dans la répartition de la nourriture, des vêtements et des possibilités d’éducation, il faut aussi que soit bien établi le fait qu’une autorité temporelle qui inspire la peur à ses administrés doit être l’objet d’une méfiance salutaire. Les systèmes basés sur la terreur, comme le nazisme, révèlent certes instantanément leur nature par une brutalité physique qui ne connaît pas de bornes, mais une réflexion un peu plus approfondie amène vite à comprendre que les systèmes étatiques les plus démocratiques eux-mêmes font peser sur le commun des mortels une charge d’angoisse que ni les fantômes ni les romans policiers n’ont la moindre chance d’égaler. Nous nous souvenons tous de ces gros titres noirs et terrifiants dans les journaux, à l’époque de Munich - combien de névroses n’ont-ils pas sur la conscience ! -, mais la guerre des nerfs que les maîtres du monde sont en train de mener en ce moment même à Londres contre la population du globe, au moyen de l’assemblée générale de l’ONU, n’est pas moins raffinée. Laissons de côté ce qu’a d’inadmissible le fait qu’une poignée de délégués puisse jouer avec le sort d’un bon milliard d’êtres humains sans que personne trouve cela révoltant, mais qui dira à quel point est horrifiante et barbare, du point de vue psychologique, la méthode selon laquelle sont réglées les destinées du monde ? La violence psychique, qui semble être le dénominateur commun de la politique que mènent des pays par ailleurs aussi différents que l’Angleterre et l’URSS, est déjà suffisante pour justifier que l’on qualifie leurs régimes respectifs d’inhumain. Il semble que pour les régimes autoritaires, aussi bien démocratiques que dictatoriaux, les intérêts de l’État soient peu à peu devenus une fin en soi devant laquelle a dû s’effacer le but originel de la politique : favoriser les intérêts de certains groupes humains. Malheureusement, la défense de l’élément humain en politique a été transformée en slogan vide de sens par une propagande libérale qui a camouflé les intérêts égoïstes de certains monopoles sous le voile de dogmes humanitaires douceâtres et sans grand contenu idéaliste, mais ceci ne peut naturellement pas, à soi seul, mettre en péril la capacité humaine d’adaptation, comme les propagandistes de la doctrine étatique veulent nous le faire croire.

Le processus d’abstraction qu’a subi le concept d’État au cours des âges est, selon moi, l’une des conventions les plus dangereuses de tout le maquis de conventions que le poète doit traverser. L’adoration du concret dont Harry Martinson s’est aperçu, au cours de son voyage en URSS, qu’il était le cœur de la doctrine étatique (et qui se manifestait par des portraits de Staline de toutes tailles et de tous modèles) n’était naturellement qu’un raccourci sur le chemin menant à cette canonisation de l’Abstrait qui fait partie des caractéristiques les plus effrayantes du concept d’État. C’est précisément l’abstrait qui, par son intangibilité, par sa situation en dehors de la sphère des influences, peut dominer l’action, paralyser la volonté, entraver les initiatives et transformer l’énergie en une catastrophique névrose de l’enchaînement au moyen d’une brutalité psychique qui peut certes, pendant un certain temps, garantir aux dirigeants une certaine dose de paix, de confort et de souveraineté politique apparente, mais qui ne peut avoir, en fin de compte, que les effets d’un boomerang social. La compensation que, dans une société étatique, l’individu se voit offrir, lors de chaque élection, pour les possibilités d’action dont il est privé est insuffisante en soi et le sera naturellement de plus en plus au fur et à mesure que sa capacité intérieure d’initiative se verra comprimée. Les liens invisibles qui, par-dessus les nuages, unissent dans une communauté de destin complexe mais grandiose l’État et la haute finance, les dirigeants avec ceux qui les manipulent, et la politique avec l’argent, instillent à la partie non initiée de l’humanité un fatalisme que ni les sociétés d’État pour la construction de logements ni les romans-pavés d’Upton Sinclair n’ont réussi à entamer.

Il doit donc pouvoir être établi que l’État démocratique de l’époque contemporaine représente une variété tout à fait nouvelle d’inhumanité qui ne le cède en rien aux régimes autocratiques des époques précédentes. Le principe « diviser pour régner » n’a certes pas été abandonné mais l’angoisse résultant de la faim, l’angoisse résultant de la soif, l’angoisse résultant de l’inquisition sociale a, au moins en principe, dû céder la place, en tant que moyen de souveraineté dans le cadre de l’État-providence, à l’angoisse résultant de l’incertitude et à l’incapacité dans laquelle se trouve l’individu de disposer de l’essentiel de son destin. Enfoncé dans le bloc de l’État, l’individu est sans cesse en proie à un sentiment lancinant d’incertitude et d’impuissance qui doit rappeler la situation de la coque de noix dans le Maelström ou celle d’un wagon de chemin de fer, attaché à une locomotive en folie, qui serait doué de pensée mais n’aurait pas la possibilité de comprendre les signaux ni de s’y reconnaître dans les aiguillages.

D’aucuns ont tenté de définir l’analyse obsessionnelle de l’angoisse qui caractérise mon livre Le Serpent comme une sorte de « romantisme de l’angoisse », mais le romantisme implique une inconscience analytique, une façon délibérée d’ignorer tout fait qui risquerait de ne pas cadrer avec l’idée qu’il se fait des choses. Alors que le romantique de l’angoisse, pris d’une joie secrète de voir soudain tout concorder, désire incorporer l’ensemble dans son système d’angoisse, l’analyste de l’angoisse lutte contre cet ensemble, avec son analyse comme bastion avancé, en mettant à nu, au moyen de son stylet, toutes ses ramifications secrètes. Sur le plan politique, ceci doit impliquer que le romantique, qui accepte tout ce qui peut alimenter les brasiers de sa foi, ne peut rien avoir à reprocher à un système social basé sur l’angoisse et le fait même sien avec une joie fataliste. Pour moi, qui suis au contraire un analyste de l’angoisse, il a fallu, à l’aide d’une méthode analytique d’exclusions successives, trouver une solution au sein de laquelle toute la machine sociale puisse fonctionner sans avoir recours à l’angoisse ou à la peur comme source d’énergie. Il est bien sûr exact que ceci suppose une dimension politique tout à fait nouvelle qui doit être débarrassée des conventions que nous avons pris l’habitude de considérer comme indispensables. La psychologie sociologique doit se donner pour tâche de détruire le mythe de « l’efficacité » du centralisme : la névrose, causée par le manque de perspective et par l’impossibilité d’identifier sa situation dans la société, ne peut être contrebalancée par des avantages matériels purement apparents. L’éclatement de la macro-collectivité en de petites unités individualistes, coopérant entre elles mais par ailleurs autonomes, que préconise l’anarcho-syndicalisme, est la seule solution psychologique possible dans un monde névrosé où le poids de la superstructure politique fait chanceler l’individu. L’objection selon laquelle la coopération internationale serait entravée par la destruction des différents États ne résiste naturellement pas à l’analyse ; car personne ne pourrait oser soutenir que la politique étrangère menée, sur le plan mondial, par les différents États ait contribué à rapprocher les nations les unes des autres.

Plus sérieuse est l’objection selon laquelle l’humanité ne serait pas, qualitativement parlant, capable de faire fonctionner une société anarchiste. C’est peut-être exact jusqu’à un certain point : le réflexe du groupe, inculqué par l’éducation, ainsi que la paralysie de l’initiative ont eu des effets totalement néfastes à une pensée politique sortant des sentiers battus. (C’est bien pour cette raison que j’ai choisi d’exposer mes idées sur l’anarchisme principalement sous forme négative.) Mais je doute que l’autoritarisme et le centralisme soient innés en l’homme. Je croirais plutôt, au contraire, qu’une pensée nouvelle, à sa manière, que, faute de mieux, j’appellerai le primitivisme intellectuel et qui, au moyen d’une analyse très fine, procéderait à une radiographie des principales conventions laissées de côté par son ancêtre le primitivisme sexuel, pourrait finir par faire des prosélytes parmi tous ceux qui, au prix, entre autres choses, de névroses et de guerres mondiales, veulent faire coïncider leurs calculs avec ceux de Marx, d’Adam Smith ou du pape. Ceci suppose peut-être à son tour une nouvelle dimension littéraire dont il vaudrait sans doute la peine d’explorer les principes.

L’écrivain anarchiste (forcément pessimiste, puisqu’il est conscient du fait que sa contribution ne peut être que symbolique) peut pour l’instant s’attribuer en toute bonne conscience le rôle modeste du ver de terre dans l’humus culturel qui, sans lui, resterait stérile du fait de la sécheresse des conventions. Être le politicien de l’impossible, dans un monde où ceux du possible ne sont que trop nombreux, est malgré tout un rôle qui me satisfait à la fois comme être social, comme individu et comme auteur du Serpent.

Traduit du suédois par Philippe Bouquet éditions Agone, Héléna Autexier http://www.agone.org
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