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 La bonne soupe

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FleurOccitane
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Nombre de messages : 5959
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 30/04/2005

MessageSujet: La bonne soupe   Mar 16 Mai à 9:25

Citation :

Le rendez-vous Pernautgraphique

La bonne soupe : comment le 13 heures de TF1 contamine l’info
Entretien avec Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts


Le saviez-vous ? Sur le papier, le journal télévisé de Pernaut était presque un projet de gauche. Il est à l’inverse devenu un magazine populiste qui privilégie le témoignage émotionnel à toute vélléité d’analyse. Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, journalistes à Libération décryptent le phénomène Pernaut.


- Lire l’edito
- Un bon 13 heures populaire, ce serait quoi ? Discutez-en sur le forum Télé.

Pouvez-vous expliquer en quoi le treize heures de Pernaut répond-il surtout à un choix industriel lourd de TF1 après sa privatisation ?



Quand Bouygues prend les manettes de TF1 en 1987, il s’attaque à deux programmes : Droit de réponse de Michel Polac, qui incarnait la télé de 1981 et qu’il a dégommé au premier prétexte et le 13 heures de Mourousi. Le 20 heures, déjà à l’époque, était institutionnel, le 13 heures était beaucoup plus personnel, construit autour Mourousi et de son carnet d’adresse, tourné vers la culture au sens large, bref "les paillettes" comme le dit dans La bonne soupe Pierre Wiehn, une des têtes pensantes du 13 heures de Pernaut. Toucher au 13 heures c’était symbolique, Mourousi était une vraie star, c’est quand même le type qui a posé ses fesses sur le bureau de Mitterrand !
Mourousi, c’était aussi une équipe très soudée, et qui s’était élevée, au même titre que la rédaction de TF1, contre la privatisation. Mettre le 13 heures de TF1 au pas, c’était aussi mettre la rédaction au pas. Mourousi semblait indéboulonnable, s’attaquer à son 13 heures, pour l’équipe Bouygues c’était dire : nous l’intouchable, on peut y toucher ; nous les journalistes, la rédaction, on peut y toucher, il n’y a plus de tabou. A la place, l’équipe Bouygues a mis l’anti-Mourousi : Jean-Pierre Pernaut. C’est-à-dire un journaliste anti-star qui devait servir de passe-plat entre les reportages qui devaient être plus nombreux et tournés vers les "vrais gens". En destituant Mourousi, TF1 a fait passer un message à l’intérieur et à l’extérieur de la chaîne : Le choix de Pernaut est à la fois idéologique - "c’est pas les journalistes qui font la loi sur TF1" - et industriel.

Curieusement, ce journal aux allures très vieille France est inspiré de la télé américaine.
A la base, ce journal était inspiré de ceux de New York One, la chaîne locale new-yorkaise, mais appliqué aux régions françaises : des reportages et peu de présentation. Même s’il ne reçoit que très peu d’invités, le fait que le 13 heures de Pernaut soit anti élite, anti administration est un formidable moyen (au sens quantitatif, pas qualitatif) de faire passer n’importe quelle campagne (hausse du carburant, sécurité routière, insécurité) au sens où il est supposé porter la vraie parole du peuple. Même si c’est totalement faux, puisque la soit disant parole du peuple passe par des microtrottoirs auxquels on peut faire dire n’importe quoi. C’est notamment en cela que le journal de 13 heures de TF1 est idéologique, et même dangereux quand on considère sa force de frappe (plus de sept millions de téléspectateurs chaque jour).

Au départ, dans sa volonté de désinstitutionalisation de l’info, de rendre la parole au peuple, le treize heures de Pernaut ressemble au pari qui a fait naître Liberation, ou en tout cas à un projet plutôt de gauche.
C’est effectivement ce que nous avons découvert en enquêtant sur les origines du 13 heures de Jean-Pierre Pernaut : c’est au départ un journal de gauche ! On peut en effet faire le parallèle avec Libération qui, dans son tout premier édito en 1973, envisageait de donner la parole à, nous citons, "la France d’en bas", 30 ans avant Raffarin.
TF1 voulait faire du 13 heures un journal anti-FR3, c’est à dire un anti journal de notables, l’inverse du journal de M. le Maire comme le faisait alors la Trois.



Donner la parole aux "vrais gens" et se méfier de la parole politique et de celle des experts, pourquoi pas ? Mais le problème, c’est que, peu à peu, Pernaut n’a donné la parole qu’à ces "vrais gens", en excluant toute parole experte ou politique. Quand Pernaut ouvre son JT par une de ses marottes, la fermeture d’une maison de retraite, il ne fait parler que les usagers. A savoir, les pensionnaires - souvent gaga, ce qui donne lieu, il est vrai, à des interviews rigolotes. Résultat : on ne parle que d’émotion. Jamais, chez Pernaut, on n’interrogera le patron de la maison de retraite, ni un responsable de la DDASS. Une maison de retraite qui ferme, c’est peut-être un scandale. Mais avec Pernaut on n’en sait rien : il n’y a pas d’enquête, il ne recueille que la parole des vieux traumatisés par la fermeture.
De la même façon, l’exclusion de toute parole politique - hors actualité - est une manière de décrédibiliser encore un peu plus la politique en s’en méfiant systématiquement. Et il ne faut pas se tromper : quand Pernaut loue par exemple la production de carburant au colza, il ne se fait pas le chantre de l’écologie ni des énergies alternatives. Ce qui le passionne, c’est le fait que le carburant soit moins cher et qu’il soit produit par des paysans.

Dans votre livre, vous comparez la hiérarchie de l’info habituelle des médias et celle totalement singulière de Pernaut. Dans un milieu médiatique où tout le monde fait la même chose, n’est-il pas le seul à proposer un regard différent ?
C’est en cela que l’analyse du JT de Pernaut est passionnante.
On a coutume de dire que Pernaut, c’est dix minutes d’info normale et la partie magazine comico-paysanne. En fait, non, d’emblée, Pernaut, c’est n’importe quoi. C’est le seul qui entame son JT par la météo. Ainsi, chaque jour, Pernaut dit à ses 7 millions de téléspectateurs que l’information la plus importante aujourd’hui, c’est le temps qu’il fait.
Mais sa hiérarchie de l’info, si elle est effectivement singulière et peut prêter à sourire n’en est pas moins dangereuse. Quand, au lendemain de l’audition du juge Burgaud, Pernaut entame son JT par une bucolique croisière sur le Rhin d’un aimable brise-glace, que dit-il à ses 7 millions de téléspectateurs : que Burgaud peut bien attendre que le brise-glace accoste.
Le problème avec le 13 heures de Pernaut, ce n’est pas qu’il aborde des sujets différents, après tout il n’y a aucun mal à parler des régions, des maisons de retraites qui ferment ou de l’essence qui monte... Non, le problème, c’est qu’il en parle n’importe comment. Quand Pernaut parle des manifestations contre le CPE, c’est pour se lamenter à l’unisson des automobilistes coincés par une manif. Quand le 13 heures évoque, comme il l’a fait récemment, la fermeture d’une antenne de police dans un quartier, le commentaire se contente de désigner l’administration - le grand satan chez Pernaut - comme coupable. On est donc face à une information floue et biaisée car uniquement basée sur l’émotion.

Vous parlez de l’entretien d’un climat anxiogène alors que le treize heures apparaît surtout comme une incroyable machine à réconforter. Comment s’articulent ces deux penchants a priori antagonistes ?
Pernaut conforte et réconforte. Il nous conforte dans nos peurs et nous réconforte de ces peurs. La première partie du journal joue de nos peurs, de nos anxiétés,de nos angoisses, aussi futiles soient-elles : et oui, le prix des tomates a encore augmenté, encore une facture dans la boîte aux lettres, et l’essence ma pauv’ dame... Ou, parfois, moins futiles : la peur de l’autre, la peur de l’étranger (souvent, chez Pernaut, c’est l’Europe), cet étranger qui, à un jet de sabot de nos frontières, vend des cigarettes bien moins chères que nos pauvres buralistes.
La seconde partie, elle, réconforte : il reste quand même des petits artisans bien de chez nous, il reste des vieux qui continuent à bosser à 80 piges juste par amour du travail, il reste des petits villages préservés... Pernaut prend sa part dans le petit travail d’insécurité des JT ; notamment au cours de l’élection présidentielle de 2002, où il n’était jamais en reste d’un reportage montrant, en écho au discours chiraquien d’alors, que l’insécurité gagnait les campagnes.

Vous montrez que, bâti sur des études marketing assez poussées, le treize heures décrit pourtant un monde qui n’existe pas : un village paumé dans l’ouest et les années cinquante. Comment dès lors expliquer un tel succès ?
Parce qu’à la télé en général la fiction marche mieux que le documentaire. Le téléspectateur, vous, nous, préfère être conforté que dérangé. C’est humain. En revanche de la part de TF1, c’est de la démagogie. Parce que forcément c’est beaucoup plus confortable d’être caressé dans le sens du poil, c’est beaucoup plus confortable qu’un journal nous dise ce qu’on pensait déjà : que oui, les prix augmentent, oui, l’insécurité est partout, et oui, heureusement il reste des petits villages préservés de ces dangers où on a su garder les vraies valeurs.

Très folklo, le treize heures incarne bizarrement une tendance très moderne du traitement de l’info.
Oui. Le journal de Pernaut est un paradoxe. C’est un précurseur en matière d’info puisqu’avant LCI, il avait impulsé le tout en images. C’est-à-dire tout le monde tout de suite, mais à sa dimension : toutes les régions tout de suite. Le JT de Pernaut est arrivé à la conjonction de deux révolutions : une révolution technologique qui a permis de sortir les caméras de Paris, alors que la grande innovation du 13 heures de Mourousi avait été de sortir les caméras du studio. Deuxième révolution : la chute des idéologies avec notamment la chute du mur de Berlin en 1989, et le repli sur des valeurs conservatrices. Pernaut est l’enfant monstrueux de ces deux révolutions qui, contrairement aux apparences, ne sont pas opposées.

Si l’audience en pâtit, TF1 quitte immédiatement le terrain idéologique. La chaîne semble donc moins dicter un mouvement qu’accompagner des comportements de société comme le fait l’industrie du divertissement. Dans ce contexte, nommer un présentateur bronzé pour l’intérim de Poivre relève t-il de la même stratégie ?
Harry Roselmack n’est pas bronzé, il est noir ! Et si TF1, longtemps réticente à mettre un noir à l’antenne, s’y met aujourd’hui, c’est qu’elle a fait - même si elle ne l’avouera jamais - des études montrant que ce serait accepté par les téléspectateurs. Un scénariste de télé nous a raconté un jour que TF1 a transformé, dans son scénario, une agression commise par des militants d’extrême droite en agression tout court. Il a demandé la raison de cette coupe : "l’extrême-droite, c’est 20 % de l’audience", se vit-il répondre... TF1 a évolué mais ... mais demandons-nous si Hary Roselmack a été choisi parce qu’il était noir ou parce qu’il est bon journaliste. Roselmack, Hugues, n’importe qui : l’été les audiences sont toujours les mêmes.
Enfin, si aujourd’hui en France, un noir n’a droit qu’à un poste d’intérim, c’est à pleurer. Et en même temps, c’est un vrai reflet de la société française, non ? Beaucoup de médias se sont réjouis de l’arrivée de Roselmack sur TF1 sans souligner qu’il n’était qu’un joker, un remplaçant pendant les vacances du maître du JT.

Les livres enquête sur tf1 sont rares. Comment avez-vous fait pour interviewer les gens et obtenir des infos ?



A travers la Bonne soupe, c’est aussi une histoire de TF1 depuis la privatisation que nous souhaitions raconter. Mais c’est vrai que les livres sur TF1 sont rares parce que l’information est difficile à obtenir, en dehors de la parole officielle de la chaîne.
D’ailleurs, ni Patrick Le Lay, ni Etienne Mougeotte, ni Robert Namias, directeur de l’information, ni Jean-Pierre Pernaut n’ont souhaité répondre à nos questions. Nous avons de plus contacté plusieurs journalistes des bureaux régionaux, en vain. Les seules personnes qui parlent en on (c’est-à-dire dont on peut citer le nom) ont toutes quitté la chaîne. Les autres, c’est du off : ils acceptent de nous parler à la condition de n’être pas nommément cités. Et ces gens-là sont très méfiants : ils préfèrent qu’on les appelle chez eux plutôt qu’à TF1, plutôt sur leur téléphone portable personnel que sur leur portable Bouygues...

Y a t-il des résistances de journalistes au sein de la chaîne ?
Oui, beaucoup... Autour de la machine à café ! Quand on sait qu’à TF1, il n’y a, à l’inverse de tous les autres médias, plus de Société des rédacteurs - autodissoute suite à une gueulante historique de Patrick Le Lay que nous racontons dans le livre - quand on sait qu’à TF1, le syndicat majoritaire est la CFTC, on mesure mieux le degré de résistance. Il y a un climat de terreur qui règne à la rédaction de TF1 et perdure grâce à de très bons salaires. La mission commencée avec la mise au pas des journalistes via l’éviction de Mourousi a été parfaitement accomplie dix-huit ans après : la rédaction de TF1 est sous le boisseau.

Finalement ce serait quoi un vrai journal télévisé populaire ?
Un journal qui ne prend pas ses téléspectateurs pour des imbéciles, tout simplement.

Pour finir, la question people : pourquoi signez vous toujours vos papiers à deux dans Libé ?
C’est un discret hommage à Thomas Hugues et Laurence Ferrari qui sont nos modèles en journalisme...

Propos recueillis par Daniel De Almeida

Illustrations. 1. Jean-Pierre Pernaut (dr)|2. La bonne soupe, book (dr).




http://www.fluctuat.net/2996-La-bonne-soupe-comment-le-13-heures-de-TF1-contamine-l-info
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